
Article de Julien Ricciarelli-Bonnal
2 août 2026
L’essentiel
Facebook multiplie les transformations pour redevenir incontournable auprès d’utilisateurs dont les usages se sont dispersés entre TikTok, Reddit, les applications de petites annonces et les plateformes de messagerie. Vidéo en plein écran, recommandations algorithmiques, groupes enrichis par l’intelligence artificielle, Marketplace renforcé et applications spécialisées composent désormais une stratégie particulièrement large. Cette accumulation permet à Meta de s’appuyer sur un réseau encore immense, mais elle pose une question devenue difficile à éviter : que reste-t-il de l’identité originelle de Facebook lorsque le fil des proches n’est plus qu’une expérience parmi d’autres ? La plateforme ne manque pas de fonctions. Elle manque peut-être désormais d’une raison claire d’être utilisée.

Pendant longtemps, Facebook n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il était. La plateforme permettait de retrouver des amis, de suivre leurs publications, de partager des photographies et d’organiser une partie de sa vie sociale autour d’un réseau déjà constitué. Son avantage ne reposait pas sur un format spectaculaire, mais sur la présence des personnes que chacun connaissait réellement.
Cette évidence s’est progressivement effacée. Les conversations privées se sont déplacées vers les messageries, les vidéos courtes vers TikTok et Instagram, les discussions spécialisées vers Reddit, tandis que Marketplace devenait l’un des rares espaces où Facebook conservait une utilité immédiatement identifiable. Meta n’a pas abandonné son ancien réseau : il a ajouté des couches successives pour répondre à chacun de ces déplacements.
La dernière orientation résume cette stratégie. Facebook prévoit de tester, dans certains pays où la vidéo occupe déjà une place importante, une ouverture de l’application directement sur un flux vidéo en plein écran, tout en laissant aux utilisateurs la possibilité de revenir à une expérience plus classique. Au même moment, Meta développe des outils spécifiques pour les groupes, les vendeurs, les créateurs et la recherche assistée par intelligence artificielle. Facebook ne cherche plus seulement à préserver son modèle. Il tente de rassembler dans une même infrastructure les usages qui ont fait le succès de ses concurrents.
La vidéo transforme Facebook en concurrent tardif de TikTok
Facebook n’a évidemment pas découvert la vidéo en 2026. La plateforme héberge des contenus audiovisuels depuis des années et Meta a progressivement intégré les Reels à l’ensemble de ses applications. Le changement actuel porte davantage sur la hiérarchie des usages : la vidéo n’est plus un contenu présent dans Facebook, elle peut devenir la porte d’entrée de Facebook.
Cette évolution répond à une logique difficile à contester. Meta affirme que le temps consacré à la vidéo sur Facebook a progressé à deux chiffres aux États-Unis sur un an, tandis que les améliorations de ses systèmes de recommandation ont augmenté la visibilité des publications et des vidéos organiques. L’entreprise diffuse également davantage de Reels publiés le jour même, signe qu’elle cherche à rapprocher son rythme de celui des plateformes fondées sur la découverte immédiate.
Le problème n’est donc pas l’absence de demande. Il tient à la place que cette consommation laisse au réseau social historique. TikTok a été conçu autour d’un flux algorithmique capable de divertir un utilisateur sans connaître ses amis. Facebook repose au contraire sur un graphe social accumulé depuis plus de vingt ans. Plus l’application privilégie les contenus recommandés, plus elle réduit la valeur visible de cet héritage.
Meta en a d’ailleurs reconnu les limites en réintroduisant en 2025 un onglet Friends réservé aux publications des proches, sans contenus recommandés. L’entreprise expliquait alors vouloir retrouver une partie de la « magie » du Facebook originel, tout en reconnaissant que les amis avaient progressivement perdu leur place au milieu des groupes, des vidéos et de Marketplace. Cette tentative de retour aux sources révèle le paradoxe : Facebook veut ressembler aux plateformes qui captent aujourd’hui l’attention, mais doit parallèlement recréer un espace permettant d’échapper à cette transformation.
Les groupes prennent des airs de Reddit augmenté par l’IA
La deuxième force de Facebook réside dans ses groupes. Beaucoup sont devenus de véritables infrastructures locales ou spécialisées : entraide entre habitants, conseils de voyage, communautés professionnelles, passions communes, recommandations commerciales ou échanges autour d’un problème précis. Dans ces espaces, Facebook ne ressemble déjà plus vraiment au réseau des amis. Il ressemble davantage à un ensemble de forums reliés à des identités personnelles.
Meta pousse aujourd’hui cette logique plus loin avec Forum, une application dédiée aux utilisateurs les plus engagés dans les groupes. L’outil reste synchronisé avec Facebook, mais introduit notamment une fonction permettant de solliciter l’expérience directe des membres et des assistants destinés à aider les administrateurs. L’intelligence artificielle doit aussi retrouver les publications anciennes pertinentes, afin de transformer l’accumulation de conversations en une base de connaissances plus facilement exploitable.
La comparaison avec Reddit devient alors naturelle. Les deux plateformes permettent de rejoindre des communautés thématiques, de poser des questions, de découvrir des expériences et d’obtenir des réponses venant de personnes que l’on ne connaît pas. Facebook conserve néanmoins un avantage important : ses groupes s’appuient souvent sur des profils réels, des implantations locales et des relations sociales préexistantes, là où Reddit protège davantage le pseudonymat.
Cette proximité peut rendre les réponses plus crédibles, mais elle brouille encore la définition de Facebook. Le réseau n’est plus seulement l’endroit où l’on retrouve des connaissances. Il devient une infrastructure où l’on consulte des inconnus, recherche un artisan, demande un diagnostic, organise une association ou suit une communauté. Meta ne copie donc pas simplement Reddit : il tente d’intégrer le fonctionnement des forums à son propre capital relationnel.
La stratégie peut fonctionner précisément parce que Facebook possède déjà ces communautés. Pourtant, le lancement d’une application distincte pour les utilisateurs les plus actifs montre que l’expérience centrale devient trop encombrée pour répondre correctement à tous les besoins. Chaque nouvelle spécialisation renforce l’utilité de l’écosystème, mais fragmente un peu plus l’identité du produit principal.
Marketplace est devenu l’un des derniers usages impossibles à confondre
Marketplace constitue peut-être la partie la plus lisible de Facebook. On ouvre cet espace pour acheter un meuble, revendre un appareil, trouver une voiture ou rechercher un objet à proximité. L’usage est concret, local et directement lié au réseau de profils déjà présent sur la plateforme. Meta indique qu’un jeune adulte américain sur trois utilisant Facebook consulte Marketplace chaque jour, tandis que 430 millions d’objets et 44 millions de véhicules y sont proposés chaque mois dans le monde.
L’entreprise enrichit désormais cette activité avec des fonctions qui la rapprochent à la fois de Leboncoin et des places de marché plus structurées. L’intelligence artificielle peut préparer une annonce à partir de photographies, suggérer un prix, rédiger des réponses aux acheteurs et résumer l’historique d’un vendeur. Meta a également renforcé les fonctions collaboratives, les commentaires sur les annonces et l’intégration de catalogues provenant de partenaires extérieurs.
Cette évolution illustre ce que Facebook sait encore faire mieux que beaucoup de concurrents : relier un besoin numérique à une interaction réelle. L’utilisateur ne vient pas seulement regarder un contenu. Il cherche un objet, échange avec une personne située à proximité, organise une rencontre et conclut une transaction. Le réseau social retrouve ici une fonction immédiatement utile dans la vie quotidienne.
Meta teste même Seller, une application destinée aux vendeurs les plus actifs, avec gestion des annonces, messagerie, inventaire et indicateurs de performance. Là encore, la création d’un outil spécialisé permet de mieux servir un usage important, mais confirme que Facebook ressemble de plus en plus à une porte d’entrée vers plusieurs produits indépendants.
Facebook accumule les usages, mais dilue sa promesse
Une plateforme ancienne ne peut pas se contenter de préserver les habitudes de ses premiers utilisateurs. Facebook doit répondre à l’évolution des formats, des appareils et des attentes. Il serait absurde de lui reprocher toute inspiration venue de TikTok, Reddit ou des plateformes de petites annonces, surtout lorsque ces évolutions correspondent à des comportements observables.
Le problème apparaît lorsque l’accumulation remplace la direction. Un utilisateur peut désormais venir sur Facebook pour regarder des vidéos recommandées, suivre ses proches, rejoindre un groupe, vendre une table, consulter une réponse générée par l’intelligence artificielle, chercher une personne partageant ses centres d’intérêt ou utiliser une application spécialisée reliée à son compte. Chacun de ces usages possède une justification. Leur réunion ne produit pas automatiquement une identité cohérente.
Facebook tente de résoudre cette tension par la personnalisation. Les amateurs de vidéo pourront recevoir davantage de vidéo, les utilisateurs attachés à leurs amis disposent d’un onglet spécifique, les vendeurs bénéficieront de leurs propres outils et les groupes de leur application dédiée. La plateforme ne serait donc plus définie par une expérience commune, mais par sa capacité à recomposer une version différente d’elle-même pour chaque utilisateur.
Cette logique peut renforcer l’engagement, mais elle transforme Facebook en infrastructure plutôt qu’en véritable marque produit. L’entreprise possède toujours les comptes, les relations, les groupes, les annonces et les historiques. Elle sait connecter ces éléments et les distribuer selon les préférences de chacun. En revanche, elle peine à résumer ce que signifie encore « aller sur Facebook ».
Pour construire une plateforme durable sans diluer sa proposition de valeur, il ne suffit pas d’ajouter les fonctions qui réussissent ailleurs. Il faut déterminer le rôle qu’elles jouent dans une expérience identifiable. La richesse fonctionnelle devient une faiblesse lorsqu’elle empêche l’utilisateur de comprendre ce qui mérite réellement son attention.
Facebook reste puissant parce qu’il possède encore le réel
Facebook conserve pourtant un avantage qu’aucune imitation ne doit lui faire oublier. TikTok connaît les contenus capables de retenir l’attention, Reddit organise les conversations thématiques et les plateformes de petites annonces facilitent les transactions. Facebook peut réunir ces usages autour de personnes, de villes, de familles, d’associations et de communautés qui existent également en dehors de l’écran.
Son identité pourrait donc moins reposer sur un format que sur cette connexion au réel. Les groupes locaux, les événements, Marketplace, les relations anciennes et les recommandations issues de personnes identifiables forment un ensemble qu’aucun concurrent ne reproduit exactement. Même le nouveau mode de recherche assisté par l’intelligence artificielle est présenté par Meta comme un moyen de produire des réponses fondées sur les opinions et les expériences publiques partagées dans les groupes et les vidéos, plutôt que sur une simple liste de liens.
La réponse à la crise d’identité de Facebook ne se trouve donc probablement ni dans un retour intégral au fil des amis, ni dans une copie toujours plus fidèle des plateformes récentes. Elle réside dans sa capacité à organiser ce qu’il possède déjà : un réseau immense reliant des usages numériques à des relations, des territoires et des activités concrètes.
Facebook peut devenir un peu TikTok, un peu Reddit et un peu Leboncoin sans nécessairement disparaître. Mais il doit encore démontrer que ces emprunts renforcent une même promesse plutôt qu’ils ne remplissent une application devenue incapable de choisir. Après plus de vingt ans, sa principale difficulté n’est plus de savoir ce qu’il peut ajouter. Elle consiste à décider ce qu’il veut encore représenter.
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Rédigé par Julien Ricciarelli-Bonnal
2 août 2026

