
Article de Julien Ricciarelli-Bonnal
29 septembre 2026
L’essentiel
Google vient de contester devant la justice européenne deux décisions qui l’obligent à ouvrir davantage son écosystème à ses concurrents, notamment dans l’intelligence artificielle. L’un des points les plus sensibles concerne les données issues de Google Search. Contrairement à ce que laisse entendre le mot « historique », l’Union européenne n’exige pas la transmission des recherches individuelles associées à un compte : elle prévoit le partage de données anonymisées sur les requêtes, clics, vues et classements. Mais derrière cette bataille juridique apparaît un enjeu beaucoup plus large : les traces laissées par des milliards de recherches sont devenues une ressource stratégique dans la compétition entre Google, OpenAI et les futurs moteurs IA.

Pendant plus de vingt ans, une recherche Google avait une valeur évidente pour l’utilisateur : elle permettait de trouver une information, une entreprise, un produit ou une réponse. Pour Google, elle possédait aussi une autre valeur. Chaque requête, chaque clic et chaque résultat consulté produisaient des signaux permettant d’améliorer progressivement le moteur.
Pris individuellement, ces gestes paraissent insignifiants. À l’échelle de milliards de recherches, ils constituent pourtant une matière première exceptionnelle. Ils permettent de comprendre quelles formulations conduisent vers quels résultats, quels liens répondent réellement à une intention, quelles pages sont ignorées et comment les comportements évoluent lorsque le moteur modifie son classement.
C’est précisément cette accumulation que l’Union européenne veut rendre partiellement accessible aux concurrents de Google. Et c’est précisément ce que Google conteste désormais devant le Tribunal de l’Union européenne, en affirmant que les mesures imposées dans le cadre du Digital Markets Act pourraient compromettre la vie privée des utilisateurs.
Derrière un conflit réglementaire assez technique apparaît ainsi une question beaucoup plus simple : à qui appartient l’avantage construit par des décennies de recherches effectuées par les internautes ?
L’Europe ne demande pas vraiment votre historique Google
Le vocabulaire employé dans cette bataille mérite d’être clarifié immédiatement. Google affirme que les décisions européennes vont le contraindre à partager les « recherches privées » des Européens et estime que l’anonymisation prévue n’est pas suffisante. L’image est puissante : nos recherches médicales, sentimentales, professionnelles ou financières pourraient se retrouver entre les mains d’entreprises concurrentes.
La Commission européenne décrit un dispositif sensiblement différent. Sa décision prévoit le partage avec certains moteurs de recherche concurrents de données de requêtes, de clics, de vues et de classement générées sur Google Search. Les assistants IA proposant eux-mêmes des fonctions de recherche peuvent faire partie des bénéficiaires.
Mais la Commission précise explicitement que les informations de compte et les historiques individuels ne doivent pas être transmis. Les données doivent subir plusieurs transformations : suppression de certaines requêtes rares ou particulièrement longues, généralisation de la localisation, absence d’horodatage précis, agrégation de certaines durées d’interaction et anonymisation des informations permettant d’identifier l’utilisateur.
Autrement dit, OpenAI ou un autre concurrent éligible ne recevrait pas un fichier indiquant que Paul a recherché un symptôme médical lundi soir puis un avocat spécialisé mardi matin. L’enjeu est plutôt de permettre aux concurrents de travailler sur une partie des immenses volumes de signaux dont Google dispose pour comprendre comment les utilisateurs cherchent et interagissent avec les résultats.
Cette distinction est essentielle, mais elle ne fait pas disparaître le débat sur la vie privée. Google considère que même des données transformées peuvent présenter des risques de réidentification ou exposer des informations sensibles. La Commission estime au contraire que les protections techniques, contractuelles et les audits prévus réduisent suffisamment ce risque. Le désaccord porte donc moins sur l’existence de données personnelles sensibles que sur la capacité réelle à les rendre exploitables par des concurrents sans exposer les personnes qui les ont produites.
Une recherche Google est devenue une matière première pour l’IA
Pourquoi l’Europe s’intéresse-t-elle autant à ces données ? Parce que la domination de Google ne repose pas seulement sur un algorithme particulièrement performant ou sur des infrastructures gigantesques. Elle repose aussi sur plusieurs décennies d’interactions avec les utilisateurs.
Chaque recherche fournit une petite information sur le langage humain. Chaque clic donne un indice sur ce qui semble pertinent. Chaque abandon révèle qu’une réponse n’était peut-être pas satisfaisante. Accumulés à une échelle qu’aucun nouveau moteur ne peut facilement reproduire, ces signaux permettent d’améliorer la compréhension des requêtes, le classement des résultats, les suggestions et l’indexation.
Or les assistants IA entrent précisément sur ce terrain. ChatGPT, Gemini, Perplexity et leurs concurrents ne se contentent plus de produire du texte à partir de connaissances acquises pendant l’entraînement. Ils recherchent également des informations récentes sur le Web, sélectionnent des sources et construisent des réponses à partir de systèmes de récupération d’information.
La Commission considère donc qu’interdire aux nouveaux acteurs l’accès à une partie des données ayant permis à Google d’améliorer son moteur revient à créer une barrière quasiment impossible à franchir. Elle avait déjà ouvert un autre front en décidant cet été d’obliger Google à ouvrir davantage Android aux assistants IA concurrents. Dans les deux cas, la logique est comparable : empêcher que les avantages accumulés par Google dans ses services historiques lui garantissent automatiquement une domination dans la prochaine génération d’interfaces numériques.
La bataille de l’IA se joue donc aussi sur des actifs beaucoup moins spectaculaires que les modèles eux-mêmes. Disposer du meilleur modèle compte. Disposer des données permettant de comprendre ce que les gens cherchent, sélectionnent et considèrent comme pertinent peut compter tout autant.
OpenAI pourrait bénéficier des données de Google, mais pas pour tout faire
La présence potentielle d’acteurs comme OpenAI rend évidemment le conflit beaucoup plus intéressant. La Commission européenne indique que les assistants IA proposant une fonction de moteur de recherche peuvent être éligibles au dispositif. Ils pourraient donc utiliser certaines données issues de Google Search pour améliorer leurs propres systèmes de recherche.
Cela ne signifie toutefois pas que Google devrait fournir ses données pour entraîner directement le prochain grand modèle généraliste d’OpenAI. La décision européenne encadre leur utilisation : elles doivent servir au développement ou à l’amélioration des fonctions de recherche, notamment la compréhension des requêtes, le classement, la récupération d’informations ou l’indexation.
La Commission interdit explicitement plusieurs usages plus larges, comme l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle généralistes, le profilage publicitaire ou l’amélioration de services sans rapport avec la recherche. Elle veut donc partager une partie de l’avantage informationnel de Google sans transformer les données des utilisateurs en matière première librement exploitable par n’importe quelle entreprise technologique.
Cette frontière sera probablement l’un des aspects les plus difficiles à contrôler. Plus les moteurs de recherche et les assistants IA fusionnent, plus il devient compliqué de distinguer précisément une technologie utilisée pour améliorer la recherche d’une technologie utilisée pour améliorer l’assistant dans son ensemble. Un système capable de comprendre une requête, sélectionner des sources et produire une synthèse utilise plusieurs briques étroitement imbriquées.
Le conflit ne porte donc déjà plus seulement sur Google. Il pose une question beaucoup plus générale sur la manière dont l’Europe veut organiser la circulation des données dans une économie où recherche, assistants personnels et intelligence artificielle deviennent progressivement le même produit.
Nos données deviennent un instrument de politique de concurrence
Le paradoxe est assez remarquable. Pendant des années, le débat sur les données personnelles a surtout consisté à limiter leur collecte et leur utilisation par les grandes plateformes. Le Digital Markets Act introduit ici une logique différente : certaines données accumulées par une plateforme dominante peuvent également devenir un moyen de favoriser la concurrence.
Cela oblige à arbitrer entre deux objectifs qui peuvent entrer directement en tension. Plus les données sont protégées et fortement anonymisées, moins elles risquent d’exposer les utilisateurs, mais moins elles deviennent utiles aux concurrents. Plus elles restent précises, plus leur valeur technologique augmente, mais plus la question de la confidentialité devient sensible.
Google a évidemment un intérêt économique considérable à défendre la valeur exclusive de ses données, ce qui n’invalide pas automatiquement ses objections concernant la vie privée. La Commission a, de son côté, intérêt à démontrer que son dispositif protège suffisamment les utilisateurs pour que l’ouverture imposée par le DMA reste juridiquement et politiquement défendable.
Pour les entreprises, cette bataille rappelle surtout que la gouvernance des données et des usages de l’intelligence artificielle ne peut plus être pensée uniquement à travers les outils utilisés en interne. Les données générées par l’activité quotidienne peuvent prendre une valeur nouvelle lorsqu’elles deviennent exploitables par des systèmes capables d’apprendre des comportements, de reconstruire des intentions ou d’améliorer leurs décisions.
La guerre de l’intelligence artificielle est souvent racontée à travers les milliards investis dans les modèles, les centres de données ou les processeurs. L’affaire qui oppose aujourd’hui Google à l’Europe montre qu’une partie de cette guerre se joue également dans quelque chose que nous produisons presque sans y penser : les traces laissées lorsque nous cherchons une réponse.
Pendant vingt ans, ces traces ont surtout renforcé Google. L’Europe veut désormais qu’une partie de leur valeur puisse contribuer à faire émerger ses concurrents. Google répond que cette ouverture risque d’aller trop loin.
Et, pour une fois, les milliards de recherches que nous effectuons chaque jour ne sont plus seulement le carburant d’un moteur. Elles deviennent un enjeu de pouvoir entre ceux qui veulent construire le suivant.
Si l’intelligence artificielle transforme la valeur de vos données, de vos outils ou de vos processus, nous pouvons vous aider à clarifier les usages à privilégier et les règles nécessaires pour les encadrer.
Rédigé par Julien Ricciarelli-Bonnal
29 septembre 2026

