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ActualitéCarnet de Julien Ricciarelli-BonnalIAL’Europe oblige Google à ouvrir Android aux assistants IA concurrents

20 juillet 2026
Julien Ricciarelli-Bonnal

Article de Julien Ricciarelli-Bonnal

20 juillet 2026

L’Europe oblige Google à ouvrir Android aux assistants IA concurrents

La Commission européenne a adopté le 16 juillet 2026 une décision imposant à Google de rendre onze fonctions d’Android effectivement interopérables avec des services d’intelligence artificielle concurrents. Derrière le langage technique du Digital Markets Act, la mesure touche à un enjeu beaucoup plus large : qui contrôlera demain la relation entre l’utilisateur, son smartphone et l’ensemble de ses applications ? 

Jusqu’ici, Gemini bénéficiait d’un avantage difficile à reproduire. Il ne tenait pas seulement à la qualité du modèle, mais à son intégration au système d’exploitation, à sa capacité à être invoqué, à accéder au contexte de l’appareil, à interagir avec certaines applications et à agir directement sur les réglages du téléphone. Un assistant externe pouvait être performant, mais restait souvent dépendant des autorisations, des interfaces et des limites définies par Google.

La décision européenne cherche précisément à réduire cet écart. Elle prévoit que des services tiers puissent bénéficier d’un accès comparable à certaines fonctions d’Android, notamment l’invocation vocale, l’accès à des données contextuelles, l’exécution en arrière-plan, l’interaction avec les applications, l’automatisation de l’écran ou certaines commandes du système. L’essentiel des mesures doit être mis en œuvre avec Android 18, au plus tard le 1er août 2027. 

Cette ouverture ne transforme pas immédiatement Android en terrain parfaitement neutre. Elle modifie cependant la nature de la concurrence. La prochaine bataille ne portera plus seulement sur le modèle qui répond le mieux, mais sur celui qui devient l’interface capable de comprendre une intention, de mobiliser le bon service et d’exécuter l’action sans renvoyer l’utilisateur d’une application à l’autre.

L’avantage de Google ne reposait pas uniquement sur Gemini

Comparer les assistants IA comme s’ils évoluaient dans les mêmes conditions conduit à ignorer la force de la distribution. Un modèle peut être meilleur sur certains tests, produire des réponses plus fines ou séduire davantage les utilisateurs avancés, tout en restant désavantagé s’il ne peut pas accéder aux mêmes fonctions que l’assistant intégré par défaut. Sur un smartphone, la qualité conversationnelle ne suffit pas : la valeur dépend aussi de la capacité à agir.

Gemini peut déjà s’appuyer sur Android pour comprendre le contexte d’une demande, ouvrir une application, contrôler certaines fonctions de l’appareil, exploiter des données locales ou exécuter une action sans imposer une succession d’étapes manuelles. Cet avantage devient déterminant dès que l’IA cesse d’être un simple chatbot pour devenir un assistant opérationnel.

Le pouvoir d’un système d’exploitation réside précisément dans cette proximité avec l’usage. Celui qui contrôle les autorisations, les interfaces techniques, les processus en arrière-plan et l’accès aux ressources peut décider quelles expériences paraissent fluides et lesquelles restent fragmentées. Une fonctionnalité accessible en une phrase pour l’assistant maison peut exiger plusieurs manipulations pour un concurrent, même lorsque celui-ci comprend parfaitement la demande.

L’Europe ne demande donc pas seulement à Google de laisser entrer d’autres applications. Elle exige que l’accès soit suffisamment effectif pour permettre une concurrence réelle. Une ouverture théorique, limitée par des performances inférieures, des délais supplémentaires ou des autorisations plus lourdes, ne modifierait que marginalement le marché. 

L’assistant devient la nouvelle porte d’entrée du smartphone

Pendant des années, l’utilisateur a navigué entre les applications en choisissant lui-même l’outil adapté à chaque besoin. Il ouvrait son agenda, sa messagerie, son navigateur, son service de musique ou son application bancaire. Les assistants IA cherchent à inverser cette logique : l’utilisateur exprime une intention, puis le système choisit les applications, récupère le contexte et organise l’action.

Cette évolution déplace la valeur vers celui qui reçoit la demande initiale. Si un assistant peut réserver, résumer, chercher, écrire, modifier un réglage, envoyer un message ou lancer une action dans une autre application, il ne constitue plus un service parmi d’autres. Il devient la couche à travers laquelle les autres services sont découverts, sélectionnés et utilisés.

La question n’est donc plus seulement de savoir quel moteur de recherche, quelle application ou quel modèle l’utilisateur préfère. Elle est de savoir quel assistant obtiendra le droit d’interpréter ses intentions. Celui qui occupe cette position peut influencer l’ordre des services proposés, les données mobilisées et les parcours qui deviennent naturels. L’interface conversationnelle risque ainsi de concentrer un pouvoir comparable à celui qu’ont exercé successivement les navigateurs, les moteurs de recherche et les magasins d’applications.

L’ouverture d’Android pourrait permettre à des acteurs comme OpenAI, Anthropic ou Mistral AI de proposer des expériences plus profondément intégrées, sous réserve qu’ils répondent aux conditions techniques et de sécurité prévues. Elle pourrait aussi favoriser des assistants spécialisés, centrés sur un métier, une langue, un secteur réglementé ou une exigence particulière de confidentialité.

Mais cette compétition ne sera pas gagnée par la seule qualité du modèle.

Elle dépendra de la capacité à construire un écosystème fiable, à obtenir les autorisations nécessaires, à convaincre les développeurs et à créer des usages suffisamment simples pour que l’utilisateur accepte de confier davantage de contexte et d’actions à un même intermédiaire.

Une ouverture qui crée autant de responsabilités que d’opportunités

Permettre à plusieurs assistants d’accéder au contexte du smartphone augmente mécaniquement la surface de risque. Certaines fonctions concernées peuvent impliquer les données stockées sur l’appareil, les capteurs, le contenu affiché à l’écran, les notifications, les réglages du système ou l’exécution d’actions dans d’autres applications. L’interopérabilité ne peut donc pas être réduite à un principe abstrait de concurrence.

La décision européenne prévoit des mécanismes de qualification, des conditions transparentes et des garanties liées à la sécurité, au consentement et à l’intégrité du système. Google conserve la possibilité d’appliquer certaines restrictions lorsqu’elles sont justifiées, à condition qu’elles soient objectives, précises et non discriminatoires. Le véritable équilibre se jouera dans cette frontière entre protection légitime et avantage déguisé accordé à l’assistant maison. 

Pour les fournisseurs d’IA, l’ouverture crée une responsabilité nouvelle. Répondre incorrectement à une question produit déjà un risque. Agir incorrectement sur un appareil en produit un autre, plus concret. Une erreur peut envoyer un message au mauvais destinataire, modifier un réglage, utiliser une donnée inadaptée ou déclencher une action engageant l’utilisateur. Plus l’assistant devient capable, plus la traçabilité, la confirmation et la possibilité d’annuler deviennent essentielles.

Les entreprises devront également examiner cette évolution avec prudence. Les smartphones professionnels contiennent des courriels, des documents, des informations clients, des conversations internes et des accès à de nombreux services. Autoriser un assistant tiers à exploiter ce contexte ne peut pas relever uniquement du choix individuel du salarié lorsque les données appartiennent à l’organisation.

Avant de multiplier ces usages, elles devront clarifier leurs priorités stratégiques et commerciales, identifier les assistants autorisés, déterminer les catégories de données accessibles et préciser les actions qui nécessitent encore une validation humaine.

L’interopérabilité élargit le choix, mais elle ne supprime ni la responsabilité du fournisseur, ni celle de l’utilisateur, ni celle de l’entreprise qui laisse ces outils accéder à son environnement numérique.

Google reste en position de force, mais ne pourra plus gagner uniquement par défaut

L’obligation européenne ne fait pas disparaître l’avantage de Google. Android reste son système d’exploitation, Gemini bénéficie déjà d’une forte intégration, et l’écosystème du groupe réunit la recherche, la messagerie, la cartographie, la vidéo, la productivité et de nombreux services utilisés quotidiennement. Les concurrents devront encore convaincre les utilisateurs de changer d’assistant, obtenir leur confiance et démontrer une valeur suffisamment supérieure pour justifier ce choix.

Google possède également une connaissance technique du système que les règles d’interopérabilité ne peuvent pas effacer. Il développera probablement de nouvelles fonctionnalités, de nouveaux modèles embarqués et des expériences conçues nativement autour de Gemini. La Commission exige que les évolutions futures restent elles aussi accessibles dans des conditions comparables, mais la vitesse d’innovation et la qualité de mise en œuvre continueront à jouer un rôle majeur. 

Pourtant, la possibilité même de choisir un autre assistant dans des conditions plus proches de celles offertes à Gemini peut modifier les incitations. Les fournisseurs concurrents auront davantage de raisons d’investir dans Android, les développeurs pourront concevoir leurs applications pour plusieurs assistants, et les utilisateurs pourront comparer des expériences qui ne seront plus limitées à une simple fenêtre de conversation.

Le marché pourrait ainsi passer d’une concurrence entre applications à une concurrence entre couches d’intermédiation. Chaque assistant cherchera à devenir celui que l’utilisateur appelle en premier, celui qui connaît le mieux son contexte et celui auquel il confie le plus d’actions. Cette position sera extrêmement précieuse, car elle déterminera en partie quels services restent visibles et lesquels deviennent de simples exécutants en arrière-plan.

La décision européenne ne désigne aucun vainqueur. Elle empêche seulement que la meilleure place soit automatiquement réservée à l’acteur qui possède déjà le système. Ses effets dépendront de la manière dont Google appliquera les mesures, de la capacité des concurrents à les exploiter et de la confiance que les utilisateurs accepteront de leur accorder.

Android ne devient donc pas seulement plus ouvert. Il devient le terrain d’une bataille pour le contrôle de l’interface la plus stratégique des prochaines années : celle qui reliera une intention humaine à l’ensemble des services numériques capables de l’exécuter.

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Rédigé par Julien Ricciarelli-Bonnal

20 juillet 2026

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