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Carnet de Julien Ricciarelli-BonnalActualitéLes femmes ne représentent encore qu’un tiers des dirigeants d’entreprise en Europe

22 juillet 2026
Julien Ricciarelli-Bonnal

Article de Julien Ricciarelli-Bonnal

22 juillet 2026

Le 22 juin 2026, la Commission européenne a publié un nouveau rapport consacré à l’entrepreneuriat féminin. Son constat tient en un chiffre : les femmes ne représentent que 33 % des propriétaires d’entreprise dans l’Union européenne. L’écart ne concerne donc pas seulement les conseils d’administration des grands groupes, les fonctions de direction dans les entreprises cotées ou l’accès aux postes les plus visibles. Il traverse aussi l’entrepreneuriat, c’est-à-dire la capacité à créer, posséder, développer et transmettre sa propre activité. 

Cette sous-représentation ne disparaît pas une fois l’entreprise créée. Les femmes dirigent plus souvent des structures sans salarié, restent davantage concentrées dans certains secteurs et rencontrent plus de difficultés lorsqu’il s’agit de financer la croissance, d’innover ou de se développer à l’international. Selon les données rassemblées par la Commission, 74 % des entrepreneures travaillent sans employé, contre 66 % des hommes. Leurs entreprises affichent également une ambition de forte croissance légèrement inférieure, innovent moins souvent et se tournent moins vers les marchés étrangers. 

Ces écarts sont parfois interprétés comme une simple conséquence de préférences individuelles : les femmes choisiraient d’autres secteurs, d’autres tailles d’entreprise ou une croissance plus prudente. Cette explication évite surtout de regarder les conditions dans lesquelles ces choix sont effectués. Une décision entrepreneuriale n’est jamais prise dans le vide. Elle dépend du capital disponible, des réseaux accessibles, du temps dont dispose la fondatrice, de la crédibilité que lui accordent les financeurs et de la manière dont son projet est perçu avant même d’avoir démontré son potentiel.

Le problème européen n’est donc pas seulement de convaincre davantage de femmes de créer une entreprise. Il consiste aussi à leur permettre de bâtir des sociétés capables d’embaucher, d’investir, d’exporter et de changer d’échelle.

L’écart commence bien avant la création de l’entreprise

L’entrepreneuriat est souvent présenté comme l’espace de liberté par excellence. Chacun pourrait partir d’une idée, prendre un risque et construire son activité à la mesure de son ambition. Cette représentation contient une part de vérité, mais elle masque les ressources nécessaires pour transformer une intention en entreprise viable. Disposer d’une épargne, pouvoir réduire temporairement ses revenus, connaître des entrepreneurs, accéder à des conseils fiables ou obtenir le soutien de son entourage modifie profondément la probabilité de se lancer.

Les femmes restent plus exposées à des contraintes de temps et de sécurité économique qui réduisent cette marge de manœuvre. Lorsqu’une personne assume une plus grande part des responsabilités familiales ou domestiques, renoncer à un revenu stable devient plus difficile. Le risque entrepreneurial ne se limite plus à la réussite du projet : il engage l’équilibre financier et organisationnel du foyer. La prudence qui en résulte n’est pas un manque d’ambition, mais une réponse rationnelle à une exposition plus forte aux conséquences de l’échec.

La question des modèles et des parcours professionnels joue également un rôle. Les secteurs où les femmes sont les plus nombreuses parmi les entrepreneurs correspondent encore largement à des activités traditionnellement féminisées. Elles représentent 69 % des dirigeants dans les services à la personne, 65 % dans la santé et l’action sociale, et 57 % dans l’éducation. Elles restent en revanche sous-représentées dans la construction, l’industrie, les transports, l’énergie ou les technologies de l’information. 

Cette concentration n’est pas anodine. Les secteurs n’offrent ni les mêmes marges, ni les mêmes perspectives de financement, ni les mêmes possibilités d’internationalisation. Encourager l’entrepreneuriat féminin sans agir sur l’orientation, la formation et l’accès aux métiers techniques revient à augmenter le nombre de créations sans corriger les conditions économiques qui déterminent ensuite leur potentiel.

Créer une entreprise ne garantit pas de pouvoir la faire grandir

La sous-représentation des femmes à la tête des entreprises est souvent mesurée au moment de la création. Pourtant, l’écart le plus déterminant apparaît parfois plus tard, lorsque l’activité doit passer d’un modèle individuel à une organisation capable de recruter, d’investir et de conquérir de nouveaux marchés. C’est précisément à ce stade que l’accès au financement, aux réseaux commerciaux et aux compétences de pilotage devient décisif.

Les données européennes montrent que les entreprises fondées par des femmes restent plus petites et sont davantage susceptibles de fermer. Parmi les entrepreneures qui quittent leur activité, 26 % citent une rentabilité insuffisante, contre 19 % des hommes. L’écart ne permet pas de conclure que leurs projets seraient intrinsèquement moins solides. Il suggère plutôt qu’elles disposent moins souvent des ressources permettant d’absorber une période difficile, de corriger un modèle économique ou de financer une phase de développement. 

Le capital-risque illustre cette asymétrie de manière particulièrement nette. Dans les start-up technologiques européennes, les équipes exclusivement féminines ne reçoivent que 3 % des investissements, contre 15 % pour les équipes mixtes, le reste demeurant très largement capté par des équipes exclusivement masculines. Or le financement ne fournit pas seulement de l’argent. Il ouvre l’accès à des réseaux, à des partenaires, à des talents expérimentés et à une légitimité qui facilite les levées suivantes. 

Une entreprise sous-financée au départ ne grandit pas simplement plus lentement. Elle risque de rester durablement à l’écart des circuits qui accélèrent les autres.

La croissance n’est pas une qualité personnelle que certaines fondatrices posséderaient et d’autres non. Elle dépend d’un environnement capable de soutenir l’entreprise lorsque ses besoins dépassent les moyens de sa dirigeante. Accorder un financement sans renforcer la capacité à décider, vendre et structurer l’organisation ne suffit pas. À l’inverse, demander aux entrepreneures de démontrer une rentabilité immédiate avant de leur donner accès aux moyens nécessaires pour grandir entretient mécaniquement les écarts existants.

Les dispositifs ciblés sont utiles, mais ils ne peuvent pas tout corriger

L’Union européenne multiplie les programmes destinés aux entrepreneures, notamment dans les secteurs technologiques. La troisième édition de Women TechEU doit soutenir 160 start-up dirigées par des femmes grâce à une aide non dilutive de 75 000 euros, complétée par du mentorat, de la formation et des mises en relation avec des investisseurs et de grandes entreprises. Depuis 2021, le programme a déjà accompagné 344 sociétés actives dans la deep tech. 

Ces initiatives répondent à un besoin réel. Elles apportent du capital sans dilution, rendent visibles des fondatrices et construisent des réseaux qui continuent souvent de produire des effets après la fin du programme. Les entreprises issues de trois cohortes de Women TechEU ont collectivement levé plus de 53,8 millions d’euros de financements privés après un investissement européen initial de 9 millions. Le soutien ciblé ne relève donc pas seulement d’une politique symbolique : il peut déclencher un effet de levier mesurable. 

Mais ces dispositifs restent nécessairement limités face à l’ampleur du problème. L’Union européenne estime qu’il pourrait y avoir 5,5 millions de femmes entrepreneures supplémentaires si elles participaient à l’entrepreneuriat naissant au même niveau que les hommes âgés de 30 à 49 ans. Aucun concours, aucune promotion de rôles modèles et aucune enveloppe spécialisée ne peut, à lui seul, compenser un écart de cette dimension. 

Le risque consiste à créer un écosystème parallèle réservé aux femmes sans modifier les mécanismes ordinaires de financement et d’accompagnement. Les entrepreneures peuvent alors être très visibles dans les programmes dédiés tout en restant sous-représentées dans les comités d’investissement, les réseaux d’affaires traditionnels, les marchés publics ou les opérations de croissance externe. L’objectif ne devrait pas être de multiplier indéfiniment les exceptions, mais de rendre les circuits classiques réellement accessibles.

Cela implique aussi de mieux interroger les pratiques de ceux qui prennent les décisions. Les biais ne se manifestent pas toujours par un refus explicite. Ils apparaissent dans les questions posées, le niveau de preuve exigé, la perception du risque ou la manière dont une ambition est interprétée. Une même prudence peut être considérée comme de la rigueur chez un homme et comme un manque d’assurance chez une femme ; une même projection ambitieuse peut être lue comme du leadership chez l’un et comme une promesse insuffisamment étayée chez l’autre.

L’enjeu concerne directement la compétitivité européenne

Réduire le débat à une question de représentation serait une erreur économique. L’Europe cherche à renforcer sa productivité, son innovation et sa capacité à faire émerger davantage d’entreprises capables de rivaliser à l’échelle mondiale. Elle ne peut poursuivre cet objectif tout en laissant une partie importante de sa population moins présente dans la création, le financement et la croissance des entreprises.

Chaque entrepreneure qui renonce à créer faute de sécurité, de réseau ou de financement représente une activité potentielle qui ne verra pas le jour. Chaque société viable qui reste cantonnée à une petite taille faute de ressources constitue une perte d’emplois, d’innovation et de valeur ajoutée. L’écart entrepreneurial n’est donc pas seulement supporté par les femmes concernées ; il réduit collectivement le nombre d’entreprises dont l’économie européenne pourrait disposer.

Les politiques publiques doivent agir à plusieurs niveaux : développer l’accès aux compétences entrepreneuriales et financières, rendre les dispositifs de financement plus transparents, soutenir les réseaux de femmes sans les isoler des réseaux économiques généraux, faciliter la conciliation entre responsabilités familiales et développement d’une entreprise, et mieux accompagner les phases de croissance. Les entreprises elles-mêmes ont également un rôle lorsqu’elles sélectionnent leurs fournisseurs, choisissent leurs partenaires ou structurent leurs programmes d’innovation.

Pour les fondatrices comme pour tous les autres dirigeants, une croissance solide suppose enfin de clarifier la stratégie et les priorités commerciales de l’entrepriseAttachment.png. L’égalité d’accès aux ressources ne dispense pas d’un modèle économique cohérent ; elle permet simplement que celui-ci soit évalué et soutenu selon sa valeur réelle plutôt qu’à travers des obstacles supplémentaires.

Le chiffre de 33 % ne décrit pas un manque de vocation. Il révèle une chaîne de déséquilibres qui commence avant la création et se prolonge jusqu’au financement de la croissance. Tant que les réponses se concentreront uniquement sur l’envie d’entreprendre, elles traiteront le début du parcours en laissant intacts les obstacles qui apparaissent ensuite.

L’Europe n’a pas seulement besoin de davantage de femmes qui créent leur emploi. Elle a besoin de fondatrices capables de construire des entreprises, d’embaucher, d’innover, d’exporter et de devenir, à leur tour, des financeuses, des repreneuses et des modèles accessibles. C’est à cette condition que le tiers actuel cessera d’être présenté comme une progression et commencera à être regardé pour ce qu’il demeure : un immense potentiel économique encore sous-exploité.

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Rédigé par Julien Ricciarelli-Bonnal

22 juillet 2026

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