
Article de Julien Ricciarelli-Bonnal
17 août 2026
L’essentiel
LinkedIn commence à réduire la visibilité des contenus générés par IA qu’il juge génériques, répétitifs ou dépourvus de véritable point de vue. La plateforme développe ses systèmes de détection, s’attaque aux commentaires automatisés et permet désormais à certains utilisateurs de signaler ce qu’elle appelle l’« AI slop ». Le paradoxe est évident : comme beaucoup de plateformes, LinkedIn a largement accompagné l’adoption de l’intelligence artificielle avant de devoir gérer ses effets sur la qualité des contenus. Le problème n’est pourtant pas l’utilisation de ChatGPT ou Claude en elle-même. Il apparaît lorsque produire devient tellement facile que publier davantage ne signifie plus apporter davantage.

Pendant quelques années, l’intelligence artificielle a surtout été présentée aux créateurs de contenu comme un formidable accélérateur. Trouver des idées, préparer un plan, reformuler un texte, résumer une étude ou produire un premier brouillon pouvait désormais prendre quelques minutes. Les plateformes elles-mêmes ont accompagné ce mouvement en intégrant progressivement des fonctions d’IA à leurs propres outils.
LinkedIn n’a pas échappé à cette tendance. Le réseau professionnel a proposé des fonctions permettant d’aider ses utilisateurs à rédiger ou améliorer leurs publications, tandis que l’IA prenait une place croissante dans l’ensemble de son écosystème. Pour une plateforme qui dépend directement de la quantité de contenus publiés et des interactions qu’ils génèrent, faciliter la création avait quelque chose de parfaitement logique.
Mais l’équation se complique lorsque tout le monde peut produire plus vite. Le volume augmente, les mêmes structures apparaissent partout, les commentaires automatiques se multiplient et des publications impeccablement rédigées finissent par ne plus raconter grand-chose. LinkedIn commence donc à s’attaquer à un problème que l’IA a elle-même contribué à accélérer.
La plateforme ne déclare pas la guerre à l’intelligence artificielle. Elle cherche plutôt à éviter que son fil d’actualité ressemble progressivement à une conversation entre machines.
LinkedIn ne veut pas supprimer l’IA, mais le contenu qui n’apporte plus rien
La nuance est importante. LinkedIn ne demande pas à ses membres d’abandonner ChatGPT, Claude ou les autres outils capables de les aider à écrire. La plateforme reconnaît au contraire que l’IA peut être utile pour travailler une formulation ou faciliter la production, à condition que le résultat conserve une véritable perspective personnelle.
Ce qu’elle vise désormais est ce qu’elle qualifie elle-même d’« AI slop » : des contenus produits avec peu d’effort, souvent très propres en apparence, mais génériques, répétitifs et interchangeables. Cela concerne les publications, mais aussi les commentaires automatisés qui reformulent simplement ce que l’auteur vient d’écrire sans ajouter de point de vue, d’expérience ou d’information supplémentaire.
LinkedIn affirme avoir développé ses systèmes avec ses équipes éditoriales pour reconnaître ce type de contenu. Lors de ses premiers tests, l’entreprise revendique un taux de 94 % d’identification correcte des publications génériques. Lorsqu’un contenu semble généré par IA et manque clairement de perspective, il peut être moins diffusé au-delà du réseau direct de son auteur.
La plateforme va plus loin en permettant désormais de signaler certains contenus comme ressemblant à de l’« AI slop ». Elle a également retiré une fonction d’amélioration automatique des publications et travaille sur des avertissements destinés aux utilisateurs lorsque leurs textes semblent excessivement artificiels.
Tout cela conduit à une situation assez savoureuse : LinkedIn continue de considérer l’IA comme un outil parfaitement légitime, mais commence à intervenir lorsque son utilisation devient trop visible ou trop industrielle.
Les plateformes découvrent le prix de la production infinie
Le problème auquel LinkedIn est confronté dépasse largement son propre fil d’actualité. L’intelligence artificielle générative a considérablement réduit le coût de production d’un contenu moyen. Ce qui nécessitait auparavant une heure peut parfois être produit en quelques minutes, et ce qui demandait certaines compétences rédactionnelles devient accessible à presque tout le monde.
Pour les plateformes, cette abondance a d’abord tout pour plaire. Davantage de créateurs peuvent publier, les utilisateurs disposent de plus de contenus à consulter et l’activité générale augmente. LinkedIn indiquait récemment que la création de contenu sur son réseau avait progressé de 14 % sur un an.
Mais une plateforme ne vit pas uniquement du volume de ce qu’elle héberge. Elle dépend aussi du temps que ses utilisateurs acceptent d’y consacrer, et ce temps repose en partie sur la conviction qu’ils peuvent encore y trouver quelque chose d’intéressant. Si dix publications successives utilisent la même construction, développent les mêmes conseils et arrivent aux mêmes conclusions, la facilité de production finit par devenir un problème de consommation.
C’est probablement là que les plateformes commencent à découvrir une limite qu’elles avaient peu de raisons d’anticiper au début de l’IA générative. Réduire presque à zéro le coût de création ne produit pas automatiquement davantage de valeur. Cela peut aussi produire beaucoup plus de bruit.
Un texte parfaitement écrit peut devenir parfaitement invisible
L’un des effets les plus intéressants de cette évolution concerne la notion même de qualité. Pendant longtemps, une publication bien structurée, correctement orthographiée et agréable à lire possédait déjà un avantage évident sur un contenu négligé. L’IA a largement démocratisé cette qualité formelle.
Il est désormais possible d’obtenir en quelques secondes un texte sans faute, avec une introduction efficace, une progression logique et une conclusion propre. Lorsque cette capacité devient accessible à des centaines de millions de personnes, elle cesse mécaniquement d’être un élément de différenciation.
Le risque est même de produire l’effet inverse. Certaines constructions sont devenues tellement associées aux outils génératifs que les lecteurs les reconnaissent avant même d’avoir terminé le premier paragraphe. Les successions de petites phrases, les oppositions artificielles, les conclusions systématiquement inspirantes ou les commentaires qui félicitent l’auteur avant de résumer son propre propos peuvent donner l’impression de lire encore et encore une variation du même texte.
Deux publications peuvent alors être parfaitement correctes et produire des réactions très différentes. Celle qui contient une expérience précise, une opinion inhabituelle, une anecdote professionnelle ou simplement une manière personnelle de raconter les choses conserve quelque chose que l’autre ne possède pas.
L’IA n’a donc pas supprimé la valeur de l’écriture humaine. Elle a surtout fait chuter la valeur de la rédaction simplement correcte.
Le paradoxe concerne toutes les plateformes qui ont encouragé l’IA
LinkedIn constitue aujourd’hui un cas particulièrement visible parce que sa proposition de valeur repose largement sur l’expertise professionnelle. Lorsqu’un utilisateur lit l’analyse d’un dirigeant, d’un consultant, d’un recruteur ou d’un spécialiste, il cherche en principe à accéder à ce que cette personne sait, pense ou a vécu. Si l’ensemble peut être reproduit par un modèle à partir d’informations déjà disponibles, la valeur de cette prise de parole devient plus difficile à percevoir.
Mais le même problème peut progressivement toucher d’autres plateformes. Les réseaux sociaux ont intérêt à faciliter la création parce que le contenu alimente leurs audiences, leurs recommandations et finalement leurs revenus publicitaires. Dans le même temps, ils ont besoin que cette production conserve suffisamment de diversité pour que les utilisateurs aient encore envie de la consommer.
C’est une contradiction nouvelle. Pendant des années, le principal défi consistait à convaincre davantage de personnes de créer. Avec l’IA, la question pourrait devenir de savoir comment éviter qu’elles créent toutes la même chose.
Pour construire une stratégie de contenu capable de conserver une véritable identité dans un environnement de plus en plus automatisé, les entreprises devront probablement considérer l’IA comme un outil de production plutôt que comme une source de pensée. Elle peut accélérer la recherche, aider à structurer ou améliorer une formulation, mais elle ne peut pas inventer à la place d’une organisation les expériences et les convictions qui rendent sa parole identifiable.
Le véritable avantage pourrait redevenir ce que l’on a réellement à dire
La réaction de LinkedIn raconte finalement quelque chose d’assez ironique sur l’évolution du marketing de contenu. Pendant des années, les entreprises ont investi pour publier davantage, améliorer leur fréquence et occuper continuellement les différents canaux. L’IA leur offre enfin la possibilité de produire presque sans limite, au moment même où les plateformes commencent à leur expliquer que le volume ne suffira plus.
Cela ne signifie évidemment pas que l’utilisation de l’intelligence artificielle va devenir incompatible avec une bonne stratégie éditoriale. Elle est déjà intégrée aux méthodes de travail de nombreux professionnels et continuera probablement de l’être. La distinction se fera davantage sur ce que l’utilisateur apporte lui-même au processus.
Une entreprise qui utilise ChatGPT ou Claude pour transformer une expertise réelle en contenu n’est pas dans la même situation qu’une entreprise qui lui demande simplement de produire cinq publications LinkedIn sur les tendances de son secteur. Le résultat peut être techniquement comparable, mais l’une possède une matière première que l’autre ne peut pas générer artificiellement : des clients, des expériences, des échecs, des données internes, des décisions et une vision particulière de son métier.
La conséquence pourrait être assez saine. À mesure que la qualité formelle devient facile à obtenir, l’expérience, la personnalité et la capacité à défendre une idée reprennent de la valeur. La technologie qui devait permettre à tout le monde de mieux écrire pourrait finalement rendre beaucoup plus visible la différence entre écrire correctement et avoir réellement quelque chose à raconter.
LinkedIn ne lutte donc pas vraiment contre les posts écrits avec l’IA. Il commence surtout à lutter contre un monde dans lequel l’IA permet à chacun de publier indéfiniment sans avoir nécessairement davantage à dire.
Nous accompagnons les entreprises qui souhaitent construire une stratégie éditoriale identifiable, capable d’utiliser les nouveaux outils sans laisser l’automatisation effacer leur propre voix.
Rédigé par Julien Ricciarelli-Bonnal
17 août 2026

